Objectif : donner les clés aux entreprises pour s’adapter aux enjeux de demain

 

 

Entretien avec Thierry Breton, Commissaire européen au Marché intérieur depuis 2019. Il est en charge de l’industrie, des services, du numérique, de la défense et de l’espace, ainsi que du tourisme et de l’audiovisuel.

 

Entretien publié dans le JEM n° 37 - Septembre 2020 

 

L’Union Européenne a été, dans un 1er temps, plutôt critiquée pour sa réaction jugée insuffisante face à la crise. Comment percevez-vous une telle critique ?

La réponse à la crise devait être européenne et solidaire. L’UE a apporté une première réponse rapide et forte, avec l’injection de liquidité par la BCE, la relaxation des règles du pacte de stabilité, l’ouverture aux aides d’États, et la proposition de soutien aux mécanismes de chômage partiel (SURE) de 100 Mds€. Nous abordons à présent la phase de la reconstruction. Le 27 mai dernier, la Commission a proposé le plan de relance "Next Generation EU" puis, le 21 juillet, les chefs d’État et de gouvernement se sont entendus au Conseil Européen sur la taille de ce plan et le futur budget pluriannuel de l’UE. De par sa taille – 750 Mds€ – et son architecture, ce plan est aussi ambitieux qu’historique. Le budget est désormais sur la table du colégislateur, le Parlement européen. L’Europe s’est hissée à hauteur de l’enjeu tant par sa vitesse d’exécution que par l’ampleur des moyens alloués. Cette critique est injustifiée à bien des égards ; et pour remédier à cette perception, je ne vois que deux solutions : continuer à démontrer l’efficacité de l’action européenne, avec des résultats tangibles, et communiquer aux citoyens européens le sens de notre action. Dans les deux cas, je m’y attèle chaque jour.

 

Le plan de relance de la Commission apparaît comme un pas important vers une logique moins strictement orthodoxe en termes de politique budgétaire et monétaire. Comment y parvenir sans pour autant grever les générations futures d’une dette abyssale ?

Il s’agit d’un effort extraordinaire et historique. Historique de par l’ampleur des montants et parce que la Commission émettra une dette sur les marchés financiers, qu’elle remboursera sur 30 ans en bénéficiant de son rating triple A. La Commission, et non plus les États. Il s’agit donc bien d’une réponse inédite et ponctuelle à la crise, et dont la nature même peut changer le cours de notre histoire commune. Comme je l’ai souvent dit, cette dette a vocation à être remboursée. Nous devons ainsi proposer collectivement des solutions à cette fin qui permettent de répondre à nos intérêts et nos priorités politiques en matière d’écologie et de numérique. La Commission a présenté une nouvelle ressource propre fondée sur les déchets plastiques non recyclés et réfléchit à des propositions sur une redevance numérique, un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE, etc.

 

Quelles sont les conditions politiques et institutionnelles d’une solidarité européenne durable et réduire cette impression de fracture entre États membres ?

Le choc économique qu’ont subi les États membres est par définition un choc symétrique. Et aucun État ne dispose du premier euro disponible pour faire face seul à un tel bouleversement économique. La solidarité est donc la précondition de notre relance. Quant à cette soi-disant fracture, il convient de regarder au-delà d’un prisme uniquement budgétaire, car la construction européenne repose sur une solidarité aux multiples facettes.

Prenons par exemple la défense : les cinq États du Sud (Espagne, Portugal, France, Italie, Grèce) protégeant notamment notre frontière méridionale ont dépensé, depuis la création de l’euro, l’équivalent de 32 % de leur PIB agrégé (rapporté à 2019). Par comparaison, la contribution des quatre États dits "frugaux" a été quant à elle inférieure à 20 %. On le voit bien, l’exercice de la solidarité est et doit rester multiforme au sein de l’UE.

 

Quel sens concret donner au concept de souveraineté économique, technologique, stratégique et écologique de l’Europe ?

La crise du Covid-19 a souligné certaines dépendances de notre économie vis-à-vis de pays tiers. Il nous faut palier ces fragilités en accroissant notre autonomie stratégique et en défendant les intérêts européens dans des domaines clés, allant de la production de certains principes actifs nécessaires à la fabrication de médicaments jusqu’à la préservation de chaînes de valeur stratégiques, notamment pour les technologies clés. Très concrètement, les plans de relance nationaux permettront aux États membres de mobiliser des investissements dans des secteurs stratégiques afin de renforcer notre résilience dans des chaînes de valeur comme l’IA, les ordinateurs à haute performance ou l’Internet des objets. La souveraineté européenne n’est pas synonyme d’isolation ou de fin de la mondialisation ; elle est portée par une volonté renouvelée de l’Europe : celle de protéger avec force ses intérêts dans un monde ouvert.

 

Peut-on encore imaginer une Europe puissance ? Comment faire émerger des champions européens face aux GAFA ou aux BATIX ?

L’Europe puissance est une réalité que nous construisons chaque jour. Elle présuppose la fin de l’Europe naïve. En parallèle d’investissements dans nos secteurs stratégiques, nous devons nous assurer que les règles du jeu soient équitables pour nos entreprises qui font face à une compétition internationale, au sein même d’un marché intérieur ouvert. C’est le sens des réflexions que nous lançons avec le livre blanc sur les subventions étrangères, car certaines entreprises bénéficient indument du soutien de pays tiers, y compris dans le cas d’appels d’offre publics, quand les nôtres sont limitées par le cadre des aides d’État. Il s’agit également d’assurer que le marché intérieur soit un espace où l’émergence et la croissance de nouveaux acteurs est une réalité plus qu’une possibilité. C’est pour cela que le futur Digital Services Act présentera des règles ex ante qui s’adresseront aux acteurs structurants, notamment les plateformes dites "gatekeepers", qui évoluent au sein de notre marché unique du numérique.

 

La plupart des entreprises et des citoyens européens perçoivent l’Europe au travers de sa fonction de réglementation. Certains voient même l’Europe comme préférant réglementer plutôt qu’innover. Comment changer cette perception ?

L’Europe s’est construite par le droit, mais elle sait s’adapter aux impératifs du monde contemporain, qui requière parfois une gouvernance plus souple. À titre d’exemple, au plus fort de la crise, les infrastructures d’Internet ont dû faire face à un accroissement drastique du télétravail, de l’école en ligne ou du visionnage de contenu en streaming. Afin de prévenir une éventuelle saturation des réseaux, j’ai appelé les p-dg de Netflix et de Google, Reed Hastings et Sundar Pichai, afin que Netflix et YouTube réduisent leur consommation de bande passante, par exemple en passant de la haute définition à la définition standard. Sans régulation, cette forme de gouvernance fluide a permis de soulager les infrastructures tout en assurant un service de qualité pour les consommateurs.

L’Europe est un leader en matière innovation à bien des égards. À travers le marché intérieur et avec la nouvelle stratégie industrielle de l’Europe, nous donnons à nos entreprises les clés pour trouver les solutions aux enjeux de demain. Cela peut prendre la forme de systèmes de gouvernance nouveaux, portés par la notion d’écosystèmes industriels et rassemblant autour d’une même volonté tous les acteurs d’une chaine de valeur, des PME aux grandes entreprises ou aux centres de recherche. Et nous avons d’ores et déjà des matérialisations très concrètes de cette gouvernance inclusive, au service de l’innovation. Je pense par exemple à l’Alliance pour l’hydrogène lancée il y a peu, ou l’Alliance pour les données industrielles et les clouds, que nous préparons. Ces regroupements stratégiques permettent de mettre en commun nos forces et atouts pour décupler les innovations dans le marché intérieur.

 

La confidentialité des avis des juristes d’entreprise apparaît comme une nécessité pour doter nos entreprises de l’égalité des armes dans les procédures judiciaires internationales. C’est une conclusion forte du rapport du député Raphaël Gauvain. Quelle est votre position sur ce point ?

Sans me prononcer spécifiquement sur le sujet, le contexte d’une compétition internationale accrue exige de l’Europe une certaine stabilité juridique et une volonté de protéger ses entreprises. C’est l’une des conditions préalables permettant à notre Union de faire valoir ses intérêts et de défendre ses valeurs sur la scène mondiale.

 


Publié le 28/09/2020